| Volontairement ce mois-ci, je serai hors sujet,
tant il y a peu à dire sur la commission paritaire et la
réunion des DP qui se sont tenues cette semaine.
La première a vu s’établir dans la sérénité
un rare, pour ne pas dire exceptionnel, consensus.
La seconde s’est terminée à 3 heures moins
le quart au lieu des 6 heures habituelles, fait qui à lui
seul révèle à quel point elle fut sage.
Non que les problèmes aient soudain disparu, loin de là.
Ils sont plus que jamais d’actualité, je les ai passés
en revue le mois dernier et je ne reviendrai pas dessus. Cependant
ils ont été, ce mois-ci, abordés, discutés
et débattus avec intelligence et écoute, ce qui
prouve bien que la qualité d’un dialogue et la richesse
des échanges tiennent à la qualité des interlocuteurs,
certains du côté de la direction ayant depuis quelques
mois cédé avantageusement leur place.
Rien n’est gagné, tout reste à jouer mais
un dialogue qui reprend est tout de même de bon augure.
Parce qu’il faut bien rentrer un jour de
Morlaix, par avion de préférence, il me faut endosser,
pour un temps, le rôle du passager.
Pardon ! Vous m’aurez corrigé de vous même,
je parlais du client. Car à l’instar des aveugles
qui se sont mués en non voyants, les passagers sont devenus
des clients.
« Quand ils ne peuvent changer les choses, les
hommes changent les mots » a dit Jaurès.
Et je serais tenté d’ajouter que les dirigeants d’entreprise,
quant à eux, changent les couleurs…
On n’a pas plus rendu la vue aux aveugles qu’on a
amélioré le sort réservé aux passagers,
bien au contraire. En voici la preuve.
La 1ère qualité du client c’est
sa patience.
Mon petit cartable à la main je fais donc la queue. Et
pas n’importe quelle queue ! Une vraie, une qui serpente
entre des piquets et des cordons comme à la poste et dont
la longueur n’est pas sans rappeler celles des photos noir
et blanc qui représentaient des soviétiques en train
d’attendre devant une boulangerie moscovite et qu’on
nous montrait dans les années soixante-dix dans le but
de bien nous faire apprécier la chance que nous avions
de vivre dans le monde libre.
Aujourd’hui, progrès social et technologique aidant,
les russes ne font plus la queue pour acheter une demi baguette
mais les habitants du monde entier font la queue avant de se faire
tripoter parce qu’ils veulent prendre l’avion.
35 minutes chrono plus tard j’arrive au passage du filtre
proprement dit.
J’observe les clients vaguement inquiets se déchausser,
ôter leur ceinture, déballer l’ordinateur portable,
étaler sur le tapis roulant les trousses de toilettes vidées
de leurs dentifrices et déodorants suspects, jeter dans
une poubelle en plastique la bouteille d’eau dont ils ne
savaient pas que le simple fait de l’acheter en dehors de
la zone réservée (où c’est évidemment
bien plus cher !) consistait en lui seul un quasi délit.
Une vague de mélancolie me submerge devant le constat amer
de ce qu’il est advenu de la race humaine. Si Darwin a vu
juste, encore 2 ou 3 générations, quelques décennies
d’évolution tout au plus et l’homme se mettra
définitivement à bêler…
Bip bip bip !
Allons, bon ! Voilà que le portique sonne
sur mon passage…
Alerte ! Branle bas de combat ! Tout le monde à son poste,
fermez les écoutilles, un terroriste potentiel avec une
fausse peau qui masque à coup sûr une vraie barbe
est en approche. Mise à feu du missile chargé de
l’intercepter avant qu’il n’anéantisse
le monde libre !
Le missile, 1 mètre 90 à l’encolure, s’approche,
l’air menaçant. Il tâte mon anatomie, s’attarde
sur mes dessous de bras ; sans doute le résultat olfactif
d’une journée de travail et d’une heure d’attente
dans une aérogare surchauffée l’attire-t-il
? Tant pis pour lui…
Moi je m’efforce de porter mon regard au loin, de m’imaginer
ailleurs, dans un refuge mental illusoire, au-delà de l’enceinte
du monde libre…
Et j’aperçois, près du portique voisin, un
collègue et néanmoins ami, planté comme moi
les bras en croix, son missile à lui, accroupi et affairé
à lui flairer l’entrejambe comme un bouledogue en
rut.
Il m’a vu aussi et bien sûr, le cocasse de la situation
nous fait ricaner comme des malfrats que nous sommes, lui du Syndicat
National des Petits Loubards
et moi du Syndicats des Pilotes
d’Al Caïda !
Mais le rire n’est pas de circonstances. Il faut au contraire
montrer son inquiétude, son stress voire sa peur car, à
quoi bon devenir agent de sûreté si c’est pour
inspirer autant de crainte qu’une Scathophaga furcata
(plus connue sous le nom de mouche à m…) ?
- Ho ! M’sieur c’est par ici
qu’ ça s’ passe ! Ouvrez vot’ ceinture
! Aboie le missile.
- C’est à vous ce sac ?! Demande un autre.
- Heu oui…
- Ho ! M’sieur keskeujviend’dir’ ? Tourner
vou verre moa !
- Mais c’est votre collègue qui me parle en
même temps, arrangez vous avec lui !
- Ouais mais c’est moi q’ vous d’vez écouter,
la prochaine fois c’est par ici qu’ ça s’passe.
J’affirme que ce dialogue est authentique.
J’ai juste omis de rapporter ici les dernières paroles
que j’ai proférées avant de quitter les lieux
et qu’un agent de la force publique ne menace de me faire
rater mon avion ; on me censurerait.
Si on veut que des clients figurent encore parmi
nos passagers, et si eux-mêmes veulent encore de bonnes
poires comme nous qui acceptent d’être traités
comme des criminels avant de les transporter, il faudrait que
certaines choses changent, vous ne pensez pas ?
Je vous souhaite d’excellents passages
au filtre.
Christophe Lébé, élu
DP, SPAC.
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