La réunion DP du mercredi 23 février 2011
Le monde libre

 

Volontairement ce mois-ci, je serai hors sujet, tant il y a peu à dire sur la commission paritaire et la réunion des DP qui se sont tenues cette semaine.
La première a vu s’établir dans la sérénité un rare, pour ne pas dire exceptionnel, consensus.
La seconde s’est terminée à 3 heures moins le quart au lieu des 6 heures habituelles, fait qui à lui seul révèle à quel point elle fut sage.
Non que les problèmes aient soudain disparu, loin de là. Ils sont plus que jamais d’actualité, je les ai passés en revue le mois dernier et je ne reviendrai pas dessus. Cependant ils ont été, ce mois-ci, abordés, discutés et débattus avec intelligence et écoute, ce qui prouve bien que la qualité d’un dialogue et la richesse des échanges tiennent à la qualité des interlocuteurs, certains du côté de la direction ayant depuis quelques mois cédé avantageusement leur place.
Rien n’est gagné, tout reste à jouer mais un dialogue qui reprend est tout de même de bon augure.

Parce qu’il faut bien rentrer un jour de Morlaix, par avion de préférence, il me faut endosser, pour un temps, le rôle du passager.
Pardon ! Vous m’aurez corrigé de vous même, je parlais du client. Car à l’instar des aveugles qui se sont mués en non voyants, les passagers sont devenus des clients.
« Quand ils ne peuvent changer les choses, les hommes changent les mots » a dit Jaurès. Et je serais tenté d’ajouter que les dirigeants d’entreprise, quant à eux, changent les couleurs…
On n’a pas plus rendu la vue aux aveugles qu’on a amélioré le sort réservé aux passagers, bien au contraire. En voici la preuve.

La 1ère qualité du client c’est sa patience.
Mon petit cartable à la main je fais donc la queue. Et pas n’importe quelle queue ! Une vraie, une qui serpente entre des piquets et des cordons comme à la poste et dont la longueur n’est pas sans rappeler celles des photos noir et blanc qui représentaient des soviétiques en train d’attendre devant une boulangerie moscovite et qu’on nous montrait dans les années soixante-dix dans le but de bien nous faire apprécier la chance que nous avions de vivre dans le monde libre.
Aujourd’hui, progrès social et technologique aidant, les russes ne font plus la queue pour acheter une demi baguette mais les habitants du monde entier font la queue avant de se faire tripoter parce qu’ils veulent prendre l’avion.
35 minutes chrono plus tard j’arrive au passage du filtre proprement dit.
J’observe les clients vaguement inquiets se déchausser, ôter leur ceinture, déballer l’ordinateur portable, étaler sur le tapis roulant les trousses de toilettes vidées de leurs dentifrices et déodorants suspects, jeter dans une poubelle en plastique la bouteille d’eau dont ils ne savaient pas que le simple fait de l’acheter en dehors de la zone réservée (où c’est évidemment bien plus cher !) consistait en lui seul un quasi délit.
Une vague de mélancolie me submerge devant le constat amer de ce qu’il est advenu de la race humaine. Si Darwin a vu juste, encore 2 ou 3 générations, quelques décennies d’évolution tout au plus et l’homme se mettra définitivement à bêler…

Bip bip bip !

Allons, bon ! Voilà que le portique sonne sur mon passage…
Alerte ! Branle bas de combat ! Tout le monde à son poste, fermez les écoutilles, un terroriste potentiel avec une fausse peau qui masque à coup sûr une vraie barbe est en approche. Mise à feu du missile chargé de l’intercepter avant qu’il n’anéantisse le monde libre !
Le missile, 1 mètre 90 à l’encolure, s’approche, l’air menaçant. Il tâte mon anatomie, s’attarde sur mes dessous de bras ; sans doute le résultat olfactif d’une journée de travail et d’une heure d’attente dans une aérogare surchauffée l’attire-t-il ? Tant pis pour lui…
Moi je m’efforce de porter mon regard au loin, de m’imaginer ailleurs, dans un refuge mental illusoire, au-delà de l’enceinte du monde libre…
Et j’aperçois, près du portique voisin, un collègue et néanmoins ami, planté comme moi les bras en croix, son missile à lui, accroupi et affairé à lui flairer l’entrejambe comme un bouledogue en rut.
Il m’a vu aussi et bien sûr, le cocasse de la situation nous fait ricaner comme des malfrats que nous sommes, lui du Syndicat National des Petits Loubards et moi du Syndicats des Pilotes d’Al Caïda !
Mais le rire n’est pas de circonstances. Il faut au contraire montrer son inquiétude, son stress voire sa peur car, à quoi bon devenir agent de sûreté si c’est pour inspirer autant de crainte qu’une Scathophaga furcata (plus connue sous le nom de mouche à m…) ?

- Ho ! M’sieur c’est par ici qu’ ça s’ passe ! Ouvrez vot’ ceinture ! Aboie le missile.
- C’est à vous ce sac ?! Demande un autre.
- Heu oui…
- Ho ! M’sieur keskeujviend’dir’ ? Tourner vou verre moa !
- Mais c’est votre collègue qui me parle en même temps, arrangez vous avec lui !
- Ouais mais c’est moi q’ vous d’vez écouter, la prochaine fois c’est par ici qu’ ça s’passe.

J’affirme que ce dialogue est authentique.
J’ai juste omis de rapporter ici les dernières paroles que j’ai proférées avant de quitter les lieux et qu’un agent de la force publique ne menace de me faire rater mon avion ; on me censurerait.

Si on veut que des clients figurent encore parmi nos passagers, et si eux-mêmes veulent encore de bonnes poires comme nous qui acceptent d’être traités comme des criminels avant de les transporter, il faudrait que certaines choses changent, vous ne pensez pas ?

Je vous souhaite d’excellents passages au filtre.

Christophe Lébé, élu DP, SPAC.